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13/05/2013

N’est pas Mirabeau qui veut !

La politique a ceci de particulier que c’est un domaine où il y a peu d’évolutions à travers le temps. Je m'en faisais la réflexion il y a quelques jours, en lisant un morceau relatif aux Considérations sur les principaux évènements de la Révolution française, une des œuvres majeures de Madame de Staël, dont je rappelle qu’elle était la fille du célèbre ministre de Louis XVI, Necker.  Dans ce morceau il y avait un passage consacré aux « trois ordres » en 1789, où l'auteure décrivait à sa manière l’ouverture des Etats généraux,  avec les mille cent quatre vingt seize députés se rendant en procession à l’église de Versailles pour entendre la messe (4 mai 1789). Une procession que le public, nombreux, s’efforçait de suivre comme on regarde le Tour de France le long des routes. Et oui, à cette époque il n’y avait pas la télévision et les chaînes d’information continue pour permettre au plus grand nombre de voir ce type d’évènement.

Si je parle de cela, c’est parce qu’aujourd’hui on a l’impression que l’on retrouve beaucoup d’éléments qui ressemblent à ce qui se passait à cette époque. Certes il n’y a plus à proprement parler trois ordres comme le 4 mai 1789, en rappelant que ces trois ordres étaient représentés de manière très inégale, puisque l’on comptait 290 députés représentant la noblesse, 308 députés du clergé, et 598 le tiers état dont 450 hommes de loi. Cela signifie déjà que le peuple, le petit peuple devrais-je dire, dont tout le monde se réclamait déjà à cette époque, n’était  pas plus représenté que de nos jours…ce que nombre de gens n’imaginent pas. Il est vrai qu’on apprend un peu l’inverse à l’école quand on évoque le sujet, mais la réalité est bien là : la Révolution de 1789 fut une révolution bourgeoise, où le petit peuple ne servit que de faire-valoir ou de chair à canon, ce qui était nouveau d’une certaine manière.

Pourquoi nouveau ?  Parce que la mobilisation de la Nation, avec la levée en masse de 300.000 Français devant partir à la guerre, décrétée par la Convention le 24 février 1793, était une première dans l’histoire de notre pays, dont je rappellerais qu’il avait déclaré la guerre le 1er février 1793 à l’Angleterre et à la Hollande, ce qui mettait la France en conflit avec tous les grands pays européens, peu  de temps avant que ne commence la grande insurrection vendéenne conduite par des hommes comme La Rochejacquelein et Stofflet, pour ne citer que les principaux. Bref, pendant la Révolution, il ne restait plus que le peuple pour sauver la patrie, la République et la Révolution, comme de nos jours on compte surtout sur les travailleurs et une partie de la classe dite moyenne, pour permettre à notre pays d’assurer son redressement.

Fermons la parenthèse et revenons aux trois ordres de 1789, pour noter tout d’abord que le haut clergé avait perdu une bonne partie de la déférence qu’on lui accordait, parce que les prélats s’étaient beaucoup trop occupés des affaires politiques, avec tous les abus et excès inhérents à ces activités. A ce propos, je suis de ceux qui condamnent formellement les prises de position de l’Eglise de France sur le mariage pour tous, ou plutôt le fait que ces prises de position se fassent en dehors des prêches du dimanche à la messe. Cela dit, on ne peut en rien comparer l’action des évêques en 2013, avec celle encore prépondérante jusqu’en 1789…et après, alors qu’aujourd’hui les évêques ne sont écoutés que par un pourcentage infime de la population.

Et la noblesse me direz-vous ? Le seul problème pour elle était qu’elle ne bénéficiait plus de la gloire militaire qui lui conférait sa raison d’être. A cela une première raison : en 1789, la France sortait d’une longue période de paix, en fait depuis la fin de la guerre dite de « Sept ans » et le traité de Paris en 1763, et les nobles de la période de la fin des années 1780 étaient quasiment tous d’obscurs seigneurs, ce qui était logique vu que les gentilshommes ne pouvaient faire carrière que dans les armes. C’est d’ailleurs pour cela que certains ne supportaient pas de les voir placés au premier ordre de l’Etat, avec le privilège exorbitant de ne pas payer d’impôts. Ils n’avaient pas besoin de mettre leur argent dans des paradis fiscaux, ni d’avoir des conseillers fiscaux pour gérer au mieux leur fortune! En contrepartie, ils n’avaient aucun droit  sur le plan politique, mais l’essentiel pour eux était ailleurs.

Tout cela conférait aux députés du tiers état une importance qui allait croissant, en premier lieu parce que c’étaient les seuls des trois grands ordres à réellement travailler ou avoir travaillé. Ils étaient, comme dit Madame de Staël, « des hommes de lettres, des négociants, un grand nombre d’avocats…quelques nobles qui s’étaient fait nommer députés du tiers ». Reconnaissons que cela ressemble beaucoup à l’Assemblée et au Sénat d’aujourd’hui, avec moins de négociants, mais avec beaucoup de professeurs que l’on peut assimiler de nos jours aux hommes de lettres de l’époque. Tout cela signifiant que le Parlement en 2013 est quasi exclusivement composé par ce que l’on appelait le « tiers état », avec ou sans majuscule. Et on comprend aussi l’incompréhension entre ces députés ou sénateurs…et le peuple, parce que celui-ci n’est  que très peu représenté parmi les parlementaires. De plus, ces derniers se sont créés des petits fiefs dans leur ville ou circonscription, parfois les deux, dont il est très difficile pour ne pas dire impossible de les déloger.

C’est la raison pour laquelle à chaque alternance politique les changements se font à la marge, les moins courageux de nos dirigeants ne faisant quasiment rien du travail qui leur est demandé, ou faisant semblant de le faire sans tromper grand-monde, cas de l’UMP entre 2002 et 2012. Quant à ceux qui ont un peu plus de courage pour affronter les difficultés, ils ne vont jamais franchement au bout de leurs idées, même s’ils font quelques pas en avant pour améliorer les choses…par peur d’être battus à l’élection suivante. N’oublions pas qu’aux dernières élections législatives, nombre de députés élus au second tour avec 50 à 52% des voix seront battus en cas de changement de président de la République en 2017. Cependant ils n’ont pas vraiment à s’inquiéter pour leur avenir, car la démocratie est bonne fille, ceux ayant été battus par moins de 2% des voix ont, en effet, une bonne chance de retrouver un mandat à l’occasion des multiples élections qui jalonnent la vie politique (élections municipales, cantonales, régionales et européennes), Du coup, même J.L. Mélenchon, même les Verts, ont une chance d’être reconduits dans un mandat, parce qu’ils finiront bien par trouver une élection intermédiaire qui leur assure la survie politique.

En citant J.L. Mélenchon, on pourrait presque s’imaginer que ce député européen est une sorte de nouveau Mirabeau, à cette différence qu’il ne laissera aucune trace dans l’histoire, contrairement à celui qu’on avait appelé en son temps le « tribun du peuple ». Celui qui aussi, le 23 juin 1789, au cours d’une séance des Etats généraux, à répondu au marquis de Dreux-Brézet, grand maître des cérémonies du roi, qui voulait faire sortir le Tiers-Etat de la salle du Jeu de Paume : « Allez dire au roi que nous sommes ici par la volonté du peuple et que nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes ». En ce temps-là la notoriété ne se gagnait pas facilement, tant il est vrai, comme je l'écrivais précédemment, qu’il n’y avait pas les chaînes de télévision en mal de sensationnel ou de petite phrase pour transformer un homme politique en star du petit écran. En ce qui concerne Mirabeau, il avait son talent pur, comme le décrivait Madame de Staël dans ses Considérations, soulignant que « la nature l’avait bien servi, en lui donnant les défauts et les avantages qui agissent sur une assemblée populaire : de l’amertume, de la plaisanterie, de la force et de l’originalité », voire même ses passions parfois violentes, Madame de Staël ajoutant un peu plus loin que,  « chose bizarre  dans un pays tel que la France, cette conduite ne le déconsidérait pas ; elle ne faisait pas même suspecter son courage. Il y avait quelque chose de si martial dans son esprit, de si hardi dans ses manières, qu’on ne pouvait accuser un tel homme d’aucune peur ».

Un beau portrait du comte de Mirabeau, devenu député du Tiers, qui ressemble un peu ( un tout petit peu!) à celui que l’on pourrait faire de J.L. Mélenchon, ancien hiérarque socialiste, ancien ministre de Lionel Jospin, devenu aujourd’hui le meilleur ennemi de son ancien parti, à ceci près que ce qu’il dénonce à présent lui a beaucoup servi jusqu’à son départ du Parti socialiste et même après. En revanche Mirabeau, né d’un père illustre et noble (il était comte), s’est au contraire attiré beaucoup d’ennuis pour avoir combattu le système qui prévalait avant la Révolution, ce qui lui a valu la prison pendant trois ans (1777 à 1780), en faisant publier en 1776 son Essai sur le despotisme, où il dénonçait l’arbitraire du pouvoir royal. Et oui, Mirabeau n’était pas un joyeux démagogue, mais simplement un orateur qui voulait, non pas se faire admirer, mais convaincre…ce qui est infiniment plus difficile.

Michel Escatafal

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