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19.04.2008

Le début de la fin d'un modèle

Hier nous avons parlé de l’inflation qui s’invite de nouveau au banquet des économies du monde entier. Je disais que c’est une maladie extrêmement dangereuse qu’il faut traiter en priorité parce que les premiers à en souffrir sont les plus déshérités. C’est la raison pour laquelle je fais partie de ceux qui n’ont jamais critiqué la Banque Centrale Européenne qui avait institué « une cellule de veille » de l’inflation, de façon à pouvoir s’y attaquer rapidement le jour où le fléau ferait de nouveau son apparition. En revanche, j’ai toujours été critique sur les libéralités de la Réserve Fédérale en termes de politique monétaire, parce que celle-ci était trop accommodante.

La preuve,  les ménages américains surendettés pour la plupart d’entre eux, ne peuvent plus rembourser leurs crédits et plongent les établissements prêteurs dans une crise très grave qui n’a pas fini de faire des dégâts… sur l’économie en général et, in fine, sur la société toute entière. Cela étant, malgré sa prudence légendaire héritée de la Bundesbank, la Banque Centrale Européenne n’a pas pu à elle seule éviter certains dérapages collatéraux, si j’ose dire. De plus, dans une économie mondialisée, il est quand même difficile d’aller à contre courant des vents soi-disant porteurs, sans oublier la pression terrible exercée par les gouvernements dont la principale préoccupation est leur réélection.

Tous ces handicaps cumulés font qu’aujourd’hui le monde industrialisé se trouve confronté à des problèmes d’autant plus graves qu’ils apparaissent au moment où plusieurs grands états-continents, la Chine, l’Inde, le Brésil notamment, atteignent un stade de développement qui les rapproche des pays dont l’industrialisation remonte au 19è siècle. Ces états plus quelques autres plus petits représentent aujourd’hui ce que l’on appelle les pays émergents, avec une population qui atteint près de la moitié de celle de la planète. Or cette population, il faut la nourrir mais aussi lui offrir les services qui vont avec leur nouvelle richesse, au demeurant largement favorisée par les pays occidentaux qui leur ont fourni les infrastructures pour fabriquer moins cher, donc avec une rentabilité accrue,  des produits de grande consommation.

Le coût de la main d’œuvre chinoise ou indienne est évidemment incomparable avec celui de la France, de l’Allemagne ou des Etats-Unis. Alors, pour continuer à enrichir les actionnaires des grandes multinationales ou les gros fonds de pension, il fallait donc investir dans les pays dits en voie de développement, ceux-ci étant choisi prioritairement en fonction des possibilités d’y faire des affaires. Le coût de la main d’œuvre est très faible en Afrique, moindre qu’en Chine ou en Inde, mais les pays africains sont loin d’offrir les mêmes perspectives commerciales que les deux géants asiatiques, chacun ayant une population supérieure à celle de tout le continent africain.

Bien entendu, ce développement ultra rapide des pays émergents ne profite pas à toute la population loin s’en faut,  même si la faim y accuse un net recul. Cela étant  l’apparition d’une classe moyenne en croissance régulière,  et qui veut suivre (même de très loin) le train des classes dirigeantes, nécessite la mise en place d’infrastructures développées,  et oblige à importer des denrées inconnues ou presque il y a une vingtaine d’années. On ne peut que se réjouir de cette soudaine richesse dans ces pays, ce qui a fatalement des retombées aux étages inférieurs de la société, mais les régions qui n’ont pas eu la chance d’être choisies par les multinationales occidentales pour aider à leur développement,  se trouvent du coup dans une situation catastrophique.

Ils ne sont pas les seuls car, à un degré moindre, cette souffrance atteint aussi les couches les plus défavorisées de la population des pays dits riches. Les inégalités que l’on avait quelque peu gommées au fil des ans aux Etats-Unis et en Europe de l’Ouest apparaissent de plus en plus criantes, au point que des voix toujours plus nombreuses s’élèvent pour dire qu’avant de s’occuper du Tiers-Monde, il faudrait regarder ce qui se passe chez nous. Même si ces remarques sont exagérées et pour le moins égoïstes, il y a quand même une part de vrai dans ces affirmations quand on voit la misère qui se développe dans certains milieux frappés par le chômage et la maladie.

En effet, les politiques publiques dans les pays occidentaux sont de plus en plus orientées vers une baisse des prestations dites de service public, héritées de l’après-guerre dans un contexte de guerre froide où il fallait démontrer à tout prix la supériorité de la société capitaliste sur la société communiste. A présent ce n’est plus le cas, le communisme étant mort de ses propres turpitudes et de son caractère profondément antidémocratique. Donc l'Etat se désengage de plus en plus ne conservant que les services dits régaliens chez nous. C’est ce qui s’est passé depuis longtemps aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne avec le règne de Margaret Thatcher, et ailleurs y compris en France. Cela étant avec l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy, l’accélération dans ce domaine est évidente.

Ainsi sous prétexte d'éviter les gaspillages, nous dit-on, on regroupe les missions jusque là dévolues à l’Etat dans des domaines aussi différents que la santé, l’enseignement, les transports, l’eau etc., pour mieux les offrir aux entreprises privées avec les conséquences que l’on devine en termes de qualité de prestations, mais aussi de coût pour la population, sans parler de la désertification qui accompagne ces regroupements. Pour Nicolas Sarkozy, la Grande-Bretagne par exemple est le modèle à suivre.  En fait de modèle,  la Grande-Bretagne n’en est pas un avec un système de santé désastreux, une délinquance qui prolifère à une vitesse plus qu’inquiétante, et des transports publics qui finiront par ne plus transporter personne compte tenu de leur vétusté. Bref, on a l’impression de vouloir  une société avec quelques milliardaires qui peuvent tout se payer,  et donc se moquent totalement de l’absence de service public, et une plèble de plus en plus indigente.

En faisant cette énumération, on a l’impression de se rapprocher du type de société qui sévit dans les pays émergents ou en voie de développement. Ceux qui aiment l’histoire pensent irrésistiblement à ce qui s’est passé dans l’Empire romain à partir de l’an 200, après le règne des Antonins. Deux siècles plus tard cet empire avait vécu. Et bien, on a l’impression de vivre la fin de la période de domination du modèle  occidental  avec, comme à l’époque romaine à partir de l’an 120, l’installation de limes pour se protéger des barbares. Aujourd’hui on ne lutte pas contre les barbares, mais pour parler comme Georges Bush, l’ami de Nicolas Sarkozy, on lutte contre l’axe du mal.

Voilà l’Etat du monde de nos jours,  et c’est hélas une vision réaliste, n’en déplaise à ceux qui ont des œillères. Voilà pourquoi il ne sert à rien de se voiler la face,  et de prendre pour argent comptant ce que nous dit le gouvernement à propos des réformes à faire. Les réformes on les connaît : c’est toujours plus pour quelques uns,  et toujours moins pour tous les autres. Le pire c’est que les gens eux-mêmes ont tendance à faire d’abord confiance aux démagogues,  parce que ceux-ci savent leur dire ce qu’ils souhaitent entendre. Cela étant, à peine l’élection passée, ils jurent mais un peu tard qu’on ne les y reprendra plus...jusqu'à la prochaine fois.  Cela dit j'espère de tout coeur me tromper, car je suis persuadé que nos idées méritent de s'imposer.

Michel Escatafal

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