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25.03.2008

La Légion d'Honneur : une récompense ou une faveur ?

672715196.jpgMême si nul ne conteste une forme de génie à l’empereur Napoléon 1er, il aura quand même accumulé les avatars pour notre pays. Tout d’abord il aura laissé la France « tout petite », pour reprendre son expression, après l’avoir reçue si grande. Ensuite parmi les erreurs qu’il a faites, il y a eu la création de la Légion d’honneur (le 19 mai 1802), même si c’est sans doute une de celles qu’on lui reproche le moins. Et pourtant  on se demande bien pourquoi,  en tant que fils de la Révolution, il a rétabli ce qui avait été supprimé après 1789, à savoir toutes les décorations de l’Ancien Régime. Peut-être était-ce une forme de démonstration prouvant que la Révolution avait vécu,  et que désormais on allait vivre sous une nouvelle ère.

De fait le 14 juillet 1804, quelques  mois avant d’être couronné empereur, le Premier Consul organisa la première remise de Légion d’Honneur destinée aux officiers méritants. Il fut d’ailleurs obligé de faire un tri, car avec toutes les guerres de la Révolution depuis Valmy (20 septembre 1792) jusqu’à Marengo (14 juin 1800), le nombre de soldats qui se sont illustrés est tout à fait impressionnant. Et ce n’était qu’un début car, peu après, il y aura des guerres contre toute l’Europe entre 1805 et 1815, avec de nombreuses victoires mais aussi quelques défaites retentissantes, dont Waterloo, qui mettront un terme à un empire dont la durée de vie n’aura pas dépassé une dizaine d’années.

Cela étant la Légion d’Honneur  existe toujours, et chaque année à l’occasion du 14 juillet ou en début d’année, nous avons droit immanquablement à des nominations dont on peut penser qu’elles sont d’abord une faveur offerte à quelques amis du président en place, et en cela Nicolas Sarkozy ne fait que suivre ce que faisaient ses prédécesseurs. Là aussi, il n’y a pas eu la rupture annoncée, mais qui en doutait ? D’ailleurs il suffit de voir les noms des principaux récipiendaires pour en être convaincu. Entre Bernadette Chirac, Christian Clavier, Patrick Lelay qui devient commandeur, Valérie-Anne Giscard d’Estaing, pour ne citer qu’eux, on se demande bien au nom de quoi ces gens-là ont droit à cette distinction.

Si nous disons cela c’est parce que, comme chacun le sait, la Légion d’Honneur est la plus élevée des distinctions nationales  avec, en outre, la particularité de pouvoir aussi être attribuée à des étrangers. Elle est la récompense de mérites éminents acquis au service de la Nation, soit à titre civil,  soit sous les armes, selon le code en vigueur depuis 1962. Cela précisé, cette définition ne diffère guère de celle de la loi du 29 Floréal an X : « récompenser les services civils et militaires exceptionnels rendus au pays ».  Le mot exceptionnel indique bien que la manière dont cette distinction est octroyée de nos jours est  à l’opposé de ce qui devrait être fait.

Même Vladimir Poutine s’est vu décerner la Légion d’Honneur il y a deux ans, en 2006. Ce n’est certainement  pas la meilleure décision de Jacques Chirac, même s’il fait partie des responsables politiques qui se sont beaucoup trompés. Heureusement, Nicolas Sarkozy s’est un peu rattrapé puisqu’il a décoré Festus Mogae, le président du Bostwana pour avoir fait de son pays « un modèle de démocratie ». Cela étant, je maintiens quand même que lui donner la Légion d’Honneur n’est pas dans l’esprit de la distinction telle que nous pouvons la concevoir

Il ne l’est pas davantage, pour ne pas dire encore moins, quand il s’agit d’hommes politiques dont les principaux faits d’armes ont été de présider un Conseil Général ou Régional.  Et pourtant combien sont-ils à exhiber fièrement leur  petit insigne rouge à la boutonnière. Il y a aussi les gens de lettres qui figurent parmi ceux qui sont souvent décorés. Là aussi on peut se poser la question, car ce n’est pas parce qu’un écrivain a gagné le prix Goncourt que cela doit être considéré comme un évènement exceptionnel méritant pareille distinction. Tout le monde n’est pas Lamartine, Victor Hugo,  ou Zola.

Restent  les sportifs, qui sont sans doute les mieux acceptés parmi les récipiendaires, parce qu’ils représentent la grandeur du pays (ou ce qu'il en reste) et parce que les gens s’assimilent facilement à eux. Marie-José Pérec, Laure Manaudou, Zidane, Platini, Prost ou Hinault, ont porté très haut les couleurs de la France par les exploits qu’ils ont accompli dans les grandes compétitions.  Certains sont même flattés de voir leur idole être décorée de la sorte, car ils considèrent que c’est aussi un peu à eux que l’on rend hommage, ce qui n’est pas tout à fait faux.

Malgré tout, ceux pour lesquels j’ai le plus d’admiration sont ceux qui refusent la distinction car, généralement, ils la refusent pour de très bons motifs. Le Curé d’Ars la refusa parce que cela ne rapportait pas d’argent …qu’il aurait pu donner aux pauvres. D’autres la refusent par principe comme l’ont fait par le passé  Sartre et Simone de Beauvoir, mais aussi Aragon, Jacques Prévert, et plus loin de nous Georges Sand, Maupassant ou Maurice Ravel.  Quelques uns enfin, dont les parents sont morts à la guerre la refusent parce qu’ils pensent, à juste titre, que ces derniers la méritent davantage qu’eux parce qu’ils ont versé leur sang pour la patrie.

Bref, je fais partie de ceux qui pensent que la plupart de ceux qui ont la Légion d’Honneur ne la méritent pas, et qu’en revanche beaucoup de ceux qui ne l’ont pas, mériteraient de l’avoir. Je suis surtout atterré de constater que finalement rien n’a changé dans notre monde depuis 1804. La Révolution se termina par une victoire de la bourgeoisie sur le petit peuple, le Tiers Etat devenant la classe dominante à la place de la noblesse et du clergé. Cette victoire se concrétisera définitivement avec l’Empire, ce qui n’empêchera pas les opportunistes de se glisser dans cette nouvelle aristocratie.

La liste des légionnaires civils de la Légion d’Honneur de la promotion d’octobre 1803 en est l’exemple frappant. Les légionnaires appartenaient tous à la nouvelle classe sociale dominante, avec des noms célèbres encore aujourd’hui comme le régicide Fouché, l’ancien évêque Talleyrand, le chimiste Chaptal ou le cardinal Cambacérès. A côté de cela, nombre de soldats ou d’officiers qui avaient pourtant sauvé leur pays à maintes reprises n’y figuraient pas, pas plus d’ailleurs que les femmes dont on sait pourtant que leur rôle a été très important dans les années qui ont suivi la Révolution. Pour mémoire, je rappellerais qu’il faudra attendre presque cinquante ans pour voir une femme (Marie Duchemin) recevoir la Légion d’Honneur des mains du président Louis Napoléon Bonaparte.

Voilà pourquoi, je persiste à dire que la Révolution avait fait œuvre utile en supprimant toutes décorations, y compris militaires, même s’il n’était pas rare dans cette catégorie que le nom du simple soldat puisse côtoyer celui de son général.  En tout cas, si on devait garder à l’avenir cette distinction bicentenaire, il faut souhaiter qu’elle soit attribuée selon des critères qui n’aient rien à voir avec le copinage. Ce serait aussi une certaine manière de montrer que l’Etat ne saurait être colonisé par un parti, un clan, ou une classe sociale.

Michel Escatafal

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