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24.11.2007

Après les immigrés, les fonctionnaires, à qui le tour?

Il faut oser, aller assez loin, reculer s’il le faut un peu, mais toujours donner l’impression que l’on avance. C’est la stratégie de ceux qui veulent  imposer leur loi et sur ce plan, Nicolas Sarkozy et ses communicants sont passés maître dans l’art de faire accepter par l’opinion les mesures qu’ils veulent mettre en œuvre, y compris les plus contestables. Nous en avons l’exemple chaque mois, chaque semaine pour ne pas dire chaque jour. Jamais, depuis bien longtemps, nous n’avions subi un tel matraquage organisé pour laisser accroire aux Français qu’on gouverne le pays avec eux, et pour eux.

Nous n’avons pas besoin de remonter bien loin pour en avoir la preuve. Les grèves à la SNCF et à la RATP en ont été le meilleur exemple. Qu’avons-nous lu et entendu à propos de ces mouvements ? Les mots otages, colère, les expressions ras-le-bol, en avoir marre, les adjectifs furieux, fatigués etc.  Qui utilisait ce vocabulaire ? Réponse : le gouvernement et la plupart des médias ou si l’on préfère tous les grands médias, ceux qui comptent le plus dans l’opinion, relayant à sens unique les propos d’usagers jetant l’opprobre sur les cheminots ou les employés de la RATP.  En revanche, on n’a quasiment pas entendu les grévistes de la base, à croire que la grève était faite par les Thibault, Chérèque ou Mailly, c’est-à-dire par les leaders des grandes centrales syndicales qui, par parenthèse, ont pu vérifier en quelle estime les tenaient leurs militants et le peu de confiance qu’ils leur font.

Cela n’avait d’ailleurs pas d’importance pour TF1 ou France Télévision, l’essentiel étant que les dirigeants syndicaux aient voulu aller à la table des négociations très rapidement, conformément aux souhaits de Nicolas Sarkozy. A  partir de là, on pouvait annoncer  que celui-ci sortait grand vainqueur de ce conflit et les Français d’applaudir « parce qu’il n’avait pas lâché ». On aime bien dans notre pays les langages guerriers : « il a tenu » comme à Verdun. Désolant ! Comme si les rapports sociaux dans le pays devaient se résumer à ce type de rapport de force.

Cela étant, si cette grève dans les transports à propos des régimes spéciaux a monopolisé les médias ces derniers jours, il est peut-être bon de revenir sur un exemple emblématique de l’état d’esprit que l’on essaie d’inculquer aux Français : le recours aux tests ADN dans le cadre du regroupement familial. D’abord  on en a peu parlé dans les grands médias, sauf pour nous dire  que Nicolas Sarkozy a été élu par les Français pour faire des réformes. Soit, mais il y a des réformes que nous préférerions ne pas avoir à commenter, et la dernière loi sur l’immigration avec l’introduction de tests ADN dans le cadre du regroupement familial en fait partie.

Cette loi, en effet, nous ne le redirons jamais assez, est une honte pour notre pays, même si le Conseil Constitutionnel a édulcoré l’amendement qui posait le plus problème. Certains, dont nous faisons partie, ont dit que c’était une demi- victoire que d’avoir obligé le Conseil Constitutionnel à mettre suffisamment d’obstacles au dispositif pour le rendre finalement inapplicable. Malgré tout, la loi a été votée et c’est une de plus, de trop, dans un arsenal anti immigration qui devient indigne de la France.

Là, nous touchons à l’essentiel : les idées du FN se banalisent de plus en plus, et il n’est pas étonnant de voir des élus Front National mener des listes UMP aux élections municipales ou se rallier au parti majoritaire.  La stratégie a été payante au moment de l’élection présidentielle,  et nous devons tout mettre en œuvre pour qu’elle ne le soit pas une nouvelle fois à l’avenir. Les Français doivent comprendre que Nicolas Sarkozy agit toujours de la même façon : il avance des idées fortes  sur l’immigration, sur le droit du travail, sur l’éducation etc.,  prend à témoin les Français, et fait passer l’essentiel de ces idées.

Quoi de plus facile que profiter d’un crime odieux, pour faire passer une loi qui restreint les libertés. Quoi de plus facile que mettre en opposition une catégorie de salariés qui cotise 40 ans pour sa retraite,  et l’autre qui cotise 37 ans et demi. Quoi de plus facile que discréditer des fonctionnaires (ces nantis, ces privilégiés etc.) réclamant un supplément de pouvoir d’achat en disant à ceux qui ne le sont pas, que les employés des services publics ont la garantie de l’emploi et qu’à ce titre, ils ont la possibilité d’empêcher de travailler ceux qui ne bénéficient pas de cette garantie. Imparable, il suffit d’oser !

Cependant, une question se pose : jusqu’où ira-t-on ? Aujourd’hui nous parlons de l’immigration, de la réforme des régimes spéciaux. Demain ce sera le tour du droit du travail, la première offensive étant lancée par la présidente du MEDEF qui demande carrément la suppression de la durée légale du travail. Ce n’est pas une proposition lancée en l’air, d’autant que si l’on écoute Madame Parisot,  c’est le meilleur moyen de pouvoir augmenter le pouvoir d’achat puisque, selon ses dires, « celui-ci est une résultante de la croissance ». Or, pour elle, il y aura plus de croissance sans durée légale du travail. Il faut noter que jusqu’à présent,  on a entendu personne au gouvernement dire que cette idée était loufoque, tellement elle leur paraît naturelle.

On va donc  s’attacher à préparer les esprits à cette nouvelle rupture,  en expliquant que la France est en panne de croissance parce qu’il y a trop de rigidités, et donc « il faut balayer tous ces mécanismes très complexes » pour parler comme Madame Parisot, la présidente du MEDEF. Les médias vont relayer cette idée, en oubliant de dire que le dispositif des heures supplémentaires, pourtant  bien aménagé par les précédents gouvernements, n’avait pas permis le supplément de croissance promis. D’ailleurs, nombre d’entreprises sont loin d’utiliser les dispositifs autorisés, mais cela il ne faut pas l’avouer, si on veut  imposer à notre pays le modèle américain, dont Nicolas Sarkozy ou Madame Lagarde sont de grands admirateurs.

Cela étant, ce sera quand même plus difficile à imposer aux Français que des lois sur l’immigration ou des suppressions de poste de fonctionnaires. Pendant sa campagne présidentielle et après, François Bayrou n’a cessé de dire que le modèle français n’avançait plus parce qu’il était inadapté à la société d’aujourd’hui. Mais il ajoutait que cette inadaptation avait deux sources principales : « l’abandon du principe de l’égalité des chances et du principe de solidarité ». Le leader du Mouvement Démocrate a raison : c’est dans ses traditions et dans ses valeurs que notre pays trouvera la réponse aux nouveaux défis liés à la mondialisation. En disant cela, nous sommes très loin du rêve des adeptes du libéralisme pur et dur, mais c’est sans doute le seul moyen de refonder notre modèle social.

Néanmoins la partie n’est pas gagnée d’avance, et il faudra se battre pour imposer une société où l’homme a une place prépondérante. En effet, comme pour l’immigration, on va essayer de conditionner la population afin qu’elle accepte des mesures ultra libérales. Avec  les cadeaux fiscaux aux plus riches, la dépénalisation du droit des affaires, la suppression de 63 tribunaux de prudhommes, la grande offensive est lancée. Le MEDEF apportera sa pierre à l’édifice et on peut compter sur les propriétaires des grands médias, amis à la fois de Madame Parisot et de Nicolas Sarkozy, pour achever le travail de conditionnement.

Malgré tout, le président de la République aurait tort de trop sous-estimer les Français car dans le domaine du droit du travail, tous sont concernés et pas seulement les immigrés. Le précédent du CNE et plus encore du CPE devrait l’inciter à la prudence. De plus, même ceux qui doivent se contenter d’un emploi précaire ne sont pas prêts à accepter la suppression de la durée légale du travail. Il sera quand même difficile de leur faire admettre qu’ils sont des privilégiés parce qu’ils ont un travail, à moins de vouloir revenir au 19è siècle. Pour notre part, et ce sera notre conclusion, nous faisons confiance à nos compatriotes pour empêcher Nicolas Sarkozy de faire de la France une terre où le salarié est considéré non plus comme un homme, mais seulement comme un agent économique.

M.E.

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